reconstitution des mouvements des populations humaines depuis la préhistoire en Europe occidentale
vers Homo sapiens: les formes archaïques
Dès 300 000 ans avant le présent, les fossiles humains découverts à Djebel Irhoud au Maroc représentent les formes les plus anciennes d’Homo sapiens connues à ce jour.
1) les hommes du Djebel Irhoud au Maroc.
Depuis 1960, 6 fossiles de 2 adultes et 2 enfants avaient été trouvés dont un crâne (Irhoud1) une boite crânienne (Irhoud2) et une mandibule (Irhoud3) initialement datée de 160.000 ans (13).
Les récentes fouilles de 2007/2016 ont révélé 16 ossements supplémentaires d'au moins 5 individus, dont des fragments de crâne (Irhoud 10) et une mandibule (Irhoud 11) qui correspond bien au crâne entier Irhoud1.(14)
De nouvelles datations de l'émail d'une dent de Irhoud3 aboutissent à 286.000 ans d'une part et 315.000 ans pour l'âge des couches dans lesquelles ont été trouvés les derniers vestiges (thermoluminescence d'outils en silex) d'autre part.(15)
Irhoud 1 (sapiens archaïque) vs sapiens moderne 
Ces individus combinent une face proche de celle des hommes actuels avec un encéphale de grande taille mais un crâne encore peu globulaire et archaïque dans sa forme, mais qui reste différent des formes rhodesiensis, heidelbergensis ou néandertaliennes.
L'outillage de pierre qui est associé consiste en de multiples pointes de type Moustérien, une technique de taille que l'on retrouve à cette époque en Eurasie, au Moyen-orient et Afrique du Nord.
2) En Afrique du Sud: le crâne de Florisbad découvert en 1935 (16) est daté actuellement (émail des dents) à 260.000 ans (+/- 35.000) (17).
Sa capacité crânienne est estimée à 1400 cm3, comparable aux sapiens "modernes".
Ces restes sont associés à des outils de pierre du "Middle Stone Age" (MSA).
Ils avaient été à l'origine attribués à l'espèce Homo helmei avant d'être considérés depuis 2017 comme une forme archaïque de sapiens .
3) Le crâne d'Eliye Springs (KNMZ-ES-11693) a été découvert par des touristes au Kenya près du lac Turkana en 1983 (18).
crâne KNMZ-ES-11693
Sa partie antérieure a été fortement érodée; Ses caractéristiques ne le rapproche pas de celles des sapiens, bien que l'on puisse le relier aux autres formes du Pléistocène moyen comme Florisbad, Singa et Ngaloba. Les conditions de sa découverte ont rendu sa datation par la faune associée incertaine jusqu'à présent .
Sa capacité crânienne est de 1400 cm3.
4) Les deux crânes de Omo-Kibish ont été découvert en Ethiopie en 1967 par Richard Leakey.
Une datation de 2005 les place à 195.000 / 150.000 ans environ (19).
Kibish1 est très fragmentaire, sa reconstitution semble présenter de nombreux caractères moderne.
Kibish2, une calotte crânienne entière, provient du même niveau, mais semble plus archaïque (front fuyant, calotte aplatie).
5) les crânes d'Herto découverts en Éthiopie en 1997 (20)
2 crânes d'adultes et un d'enfant, datés de 160-154 000 ans (21).
volume 1450 cm3 . (initialement dénommés Homo idaltu)
Les crânes présentent des traces de rites mortuaires (ou de cannibalisme?)
De nouvelles datations geochimiques plus précises ont été publiées en 2022 et aboutissent à des dates de 233.000 ans +/- 22.000 pour Herto et Omo-Kibish.(22)
6) Le crâne de Ngaloba découvert à Laetoli en Tanzanie en 1976 dans des couches datées initialement à 120.000 +/- 30.000 ans(23) et revu actuellement à 200 à 300.000 ans (24).
Crâne LH18 de Ngaloba
Le crâne comporte une juxtaposition de caractères archaïques et modernes, avec un volume d'environ 1200 cm3. La comparaison morphologique avec les autres crânes des premiers sapiens archaïques montre qu'ils appartiennent tous à la même espèce, malgré quelques différences qui indiquent une évolution en "mosaïque". LH18 apparait bien différent des crânes d'erectus et de néandertaliens.
Morphologies comparées des crânes des sapiens archaïques (cf Mounier A. 2019)(24)
Cette même récente étude de 2019 (25) a recherché parmi les plus anciens fossiles africains connus attribués à des Homo sapiens archaïques, lesquels préfiguraient le mieux la morphologie finalement acquise par l'Homme moderne. Ayant étudié de nombreux crânes fossiles d'hommes modernes, cette étude propose une morphologie virtuelle du dernier ancêtre commun de l'humanité actuelle et la compare aux crânes africains relativement complets datés d'au moins 200.000 ans : Irhoud 1, Florisbad, Eliye Springs KNM-ES-11693 , Omo Kibish 2 et Ngaloba LH 18 .
Le crâne de Florisbad est jugé le plus proche de notre ancêtre virtuel, devant celui d'Eliye Springs, et Irhoud1 assez proche de Néandertal.
En résumé, le fossile de Jebel Irhoud montre une face similaire aux hommes contemporains mais sa boite crânienne a une forme plus allongée typique des espèces plus archaïques.
Les autres anciens fossiles comme Florisbad (260.000 ans), Omo-Kibish et Herto (230.000 ans) sont morphologiquement assez divers.
Cette diversité avait même conduit certains chercheurs à proposer de classer ces fossiles dans des espèces distinctes, mais le consensus actuel préfère les inclure dans la diversité/variabilité d'Homo sapiens.
Ainsi la coexistence en Afrique d'au moins trois formes humaines (rhodesiensis, naledi, sapiens) à partir de -300.000 ans suggère que l'évolution a progressé indépendamment dans différentes régions, dans des populations isolées pendant des millénaires par la distance ou par des obstacles écologiques (forêts tropicales, déserts).
Cependant c'est la 3e forme généraliste humaine (H. rhodesiensis) apparue vers 800.000 ans qui a évolué en Afrique vers Sapiens, en Europe vers Néandertal et en Asie vers Dénisova.(10)
Par ailleurs, la présence en Afrique au même moment d'Homo naledi autour de 335.000 ans et la persistance d'Homo rhodesiensis entre 300 et 125.000 ans, laisse la possibilité d'une hybridation entre les premiers sapiens et une de ces espèces archaïques en Afrique.(23)
Sources & notes, pour en savoir plus:
Hublin J-J (2016/2017) "Homo sapiens, l'espèce orpheline: formes archaïques africaines" Cours du Collège de France du 11 octobre 2016. https://www.college-de-france.fr/site/jean-jacques-hublin/course-2016-2017.htm
Stringer, C. (2016). "The origin and evolution of Homo sapiens". Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B, Biological Sciences. 371 (1698):
Rightmire GP.(2009) "Out of Africa: modern human origins special feature: middle and later Pleistocene hominins in Africa and Southwest Asia". Proc Natl Acad Sci U S A. 2009;106(38):16046-16050.
(10) Condemi S., Savatier F. (2024) "L'enigme Denisova" Albin Michel. p171
(13) Tanya M. Smith, Paul Tafforeau, Jean-Jacques Hublin et al., « Earliest evidence of modern human life history in North African early Homo sapiens », PNAS, vol. 104, no 15, 10 avril 2007, p. 6128–6133
(14) Jean-Jacques Hublin, Abdelouahed Ben-Ncer et al., (2017) « New fossils from Jebel Irhoud, Morocco and the pan-African origin of Homo sapiens », Nature, vol. 546, 8 juin 2017, p. 289-292
(15) Daniel Richter, Rainer Grün et al., (2017) « The age of the hominin fossils from Jebel Irhoud, Morocco, and the origins of the Middle Stone Age », Nature, vol. 546, 2017, p. 293-296
(16) M.R. Drennan, « The Florisbad Skull and Brain Cast », Transactions of the Royal Society of South Africa, vol. 25, no 1, 1937, p. 103-114
(17) Grün R, et al. (1996) "Direct dating of Florisbad hominid". Nature. 1996; 382:500–501.
(18) Günther Bräuer & Richard Leakey, (1986) "The ES-11693 Cranium from Eliye Springs, West Turkana, Kenya", Journal of Human Evolution, n° 15, p 289-312, 1986,
(19) I. Mcdougall, & al (2005) "Stratigraphic placement and age of modern humans from Kibish, Ethiopia" . Nature . 2005 Feb 17;433(7027):733-6.
(20) White TD & al (2003) "Pleistocene Homo sapiens from Middle Awash, Ethiopia." Nature 426, 742-747.
(21) Vidal C. & al (2022) " Age of the oldest known Homo sapiens from eastern Africa" Nature, vol601, 2022.
(22) Clark J.D. et al., (2003) "Stratigraphic, Chronological and Behavioural Contexts of Pleistocene Homo Sapiens from Middle Awash, Ethiopia" July 2003 -Nature 423(6941):747-52
(23) Day, M. H. ; Leakey, M. D. ; Magori, C. (1980) "A new hominid fossil skull (L.H. 18) from the Ngaloba Beds, Laetoli, northern Tanzania" Nature, Volume 284, Issue 5751, pp. 55-56 (1980)
(24) Aurélien Mounier et Marta Mirazón Lahr, (2019) « Deciphering African late middle Pleistocene hominin diversity and the origin of our species », Nature, 10 septembre 2019.
(25) Scerri Eleanor & al (2018) "Did our species evolve in subdivided populations across Africa, and why does it matter?" Ecology & Evolution, aug 2018, vol 33, N°8.
(26) Alperson-Afil N. et al. (2009) "Spatial Organization of Hominin Activities at Gesher Benot Ya'aqov, Israel" Sciences, vol.326, n°5960, 2009, p1677-1680.